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Oum Kalthoum pour les nuls

 

Oum Kalthoum, ce n’est pas un plaisir : c’est un culte ! Je l’ai en tête du lever au coucher. Je l’écoute en dormant… Surprise d’un enthousiasme juvénile… Surprise de l’émotion ressentie en visitant l’exposition face à cette robe verte, à ses lunettes, à des mots écrits de sa main, à son Coran... Et apprendre qu’Oum Kalthoum chaussait du 37...

Mais comment un occidental, sarthois d’origine et ayant toujours vécu à Paris, devient-il "fan" d’Oum Kalthoum ?

Quelques rapides éléments biographiques

J’ai d’abord été intrigué par le personnage.

Une rapide recherche sur le Net vous apprendra tout ce qu’il faut savoir sur la vie de la diva. Je vais donc me limiter à ce qui m’a conduit jusqu’à Elle.

El Sett (La Dame) n’a donné qu’un seul récital en dehors du monde arabe : à l’Olympia en novembre 1967.

Ancien journaliste, mon père se souvenait encore 20 ans plus tard de l’effervescence provoquée : la circulation coupée boulevard des capucines, la file d’attente de plus d’un kilomètre devant les guichets, le tout-Paris, Charles de Gaulle et des dirigeants arabes se déplaçant incognito pour l’entendre, les dernières places se revendant 5000 francs au marché noir (plus de 5600 euros !).

Il m’a dit aussi les ragots et les polémiques : la ferveur révolutionnaire de celle qui avait chanté pour la monarchie [1], les soupçons d’antisémitisme [2], la cocaïne qui aurait été cachée dans son mouchoir [3] , son homosexualité supposée [4], les caprices et les cruautés de star.

Malgré cela, le respect et l’admiration qui l’entourent toujours sont exceptionnels. En témoignent les 300.000 disques et cassettes vendues encore chaque années et les innombrables artistes qui reprennent ses titres y compris en Israël même ! Pas une promenade dans quelque souk du moyen orient sans l’entendre. Sa voix fait parti de l’air qu’on respire comme le parfum des épices. Oum Kalthoum est l’Astre de l’Orient.

Sa musique n’est pas facile d’accès pourtant.

Personnellement, il m’a fallu 10 ans ! Je ne saurais dire combien de fois j’ai abandonné, vaincu par une progression incompréhensible et des répétitions insupportables, vexé aussi des cris d’extase que poussait le public alors que je n’avais, moi, rien entendu... Il devait pourtant y avoir un plaisir à prendre...

Quelques clefs qui m’ont aidé

La musique arabe est une musique du chant alors que la musique occidentale est une musique d’instruments. Cela au point que les morceaux instrumentaux sont appelés en Égypte "musique silencieuse" !

Cela peut sembler anecdotique mais, en fait, tout est dans cette différence : la voix est un instrument monophonique [5] et cela impose la mélodie comme élément central.

Dans la musique occidentale, c’est l’harmonie [6] et le rythme, un temps strictement découpé, qui sont les règles de l’art.

C’est la modulation de cette mélodie unique dans le temps et dans les variations subtiles de la voix qui doivent créer l’émotion, et non la disposition d’éléments multiples suivant ces règles établies.

En exagérant pour mieux faire comprendre, on pourrait opposer une musique du cerveau à une musique du cœur [7].

Du coup, une première difficulté s’explique : on écoute pas ces musiques avec le même organe ! A la réception active, analytique, qui juge et qui distancie, on doit substituer un abandon confiant, immédiat, qui se laisse guider au risque d’une émotion sans contrôle.

Ce qui nous amène à la deuxième clef. Il existe un concept dans la musique arabe dont il n’y a pas d’équivalent en occident : le tarak . La traduction la plus proche serait : extase.

Cette extase est obtenue lorsque la sensibilité de l’artiste résonne et dialogue avec celle de son public. C’est une construction commune. [8] Quel est le bruit d’une seule main qui applaudit ? [9]

C’est cette recherche et ces tâtonnements à la découverte de ce que veux ce public-là, ce soir-là, qui sont la raison d’être des variations et des improvisations [10].

Voici qui résout une deuxième difficulté. Maintenant, nous comprenons mieux ce qui se passe : Oum Kalthoum commence par exposer le thème musical dans son ensemble. Puis elle le reprend et improvise en jouant sur les notes et les mots. Elle observe les réactions du public et tant que la salle manifeste son approbation, elle continue à improviser ! C’est la raison pour laquelle ses chansons pouvaient durer plus d’une heure !

Quelques images valant mieux qu’un grand discours, voici une vidéo qui illustre parfaitement mon propos (remarquez le geste de la main qui permet à l’orchestre de suivre avant la dernière variation).


Tournée à Rabat (Royaume du Maroc) en 1968.

Bien qu’on y pratique aussi l’improvisation et la variation, on est loin du concert de jazz où, maintenu dans le noir pour mieux être tenu dans le silence, le public est prié d’assister... en spectateur... au dialogue des esthètes qui sont sur la scène et qui pourraient très bien se passer de lui...

Si vous avez eu la patience et le désir de lire jusque là, je peux maintenant vous parler de la troisième difficulté.

Lorsque vous écoutez un morceau de musique occidental, en percevant un coup de grosse caisse à chaque mesure et un accord de Do majeur, vous savez tout de suite que vous êtes en face d’une chanson de variété destinée à l’Eurovision, dont l’histoire se termine bien et que vous vous engagez dans un voyage de 3 à 5 minutes. Même si vous l’entendez pour la première fois.

En revanche, pour apprécier une variation, il faut connaître intimement l’original. Mais cette médiation n’est pas vraiment à la mode : comme tout le monde, je voudrais pouvoir utiliser mon téléphone sans lire le mode d’emploi, bâtir une fortune sans faire plus que mon travail (à l’exemple des sportifs, des traders ou des gagnants du loto), arriver à destination sans consulter la carte par la magie de mon GPS.

La musique d’Oum Kalthoum se mérite. Et pour arriver au tarak, il faut d’abord "apprendre" la chanson, repérer les thèmes, sentir à quel moment elle passe d’une partie de l’histoire à une autre sans parler l’arabe [11], tendre l’oreille pour comprendre ce qui fait hurler le public à ce moment-là.

Il faut accepter de perdre aussi le contrôle du temps. Une chanson peut durer 7 minutes ou 90. C’est Elle et le public qui l’on décidé, il faut fermer les yeux et se laisser guider.

Mais si vous faîtes cela et que votre âme y trouve son compte, je vous promets les joies des milles et une nuits et plus encore.

Car enfin, et c’est là qu’est vraiment le mystère, il y a la voix.

Oum Kalthoum est La Femme. Dans la vidéo ci-dessus, regardez-la : n’a-t-elle pas par instant un visage de petite fille ravie de son effet ? Il existe des chansons où, au détour d’un jeu avec un soliste, une séduction de femelle transparait. Mais surtout, lorsqu’on l’écoute sans la voir, c’est une image maternelle qui s’impose, avec sa puissance, son autorité mais aussi sa capacité consolatrice [12].

C’est bien la première fois que le mot "divin" s’impose sans équivalent à moi pour parler d’une chanteuse [13].

Si un génie me proposait un jour un voyage dans le temps, je n’ai qu’une destination : Paris, boulevard des capucines, 16 novembre 1967, 20h30.

PaulH

mardi 14 octobre 2008

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Notes

[1] Exclue des ondes au début de la révolution, c’est sur un ordre personnel du Président Nasser que l’on put de nouveau entendre Oum Kalthoum, qui était accusée, à juste titre, d’avoir chanté pour le roi Farouk.

[2] Farouchement nationaliste, Oum Kalthoum était, comme tous ses compatriotes à l’époque, opposée à l’existence de l’Etat d’Israël et donc ouvertement antisioniste. Mais les rumeurs d’appel à la haine envers les juifs eux-mêmes, d’antisémitisme donc, n’ont jamais pu être prouvées.

[3] Sur ce point, même d’un simple point de vue technique, il va falloir me convaincre...

[4] Je rappelle à tout hasard qu’en France, pays où j’écris, l’homosexualité est toujours mal tolérée par la morale. Les jeunes renié(e)s par leurs familles et de nombreuses agressions en sont la preuve. En revanche, la Loi considère depuis 1981 qu’entre adultes consentants, elle relève de la liberté individuelle et ne la punit pas. Quand à Oum Kalthoum, elle s’est bien mariée avec son médecin, mais tardivement et avec pouvoir à la dame, c’est à dire quelle pouvait provoquer le divorce. En tout état de cause, ce n’est pas une insulte sous ma plume.

[5] Qui ne peut jouer qu’une seule note en même temps. Le contraire est polyphonique.

[6] Art de créer des accords en jouant plusieurs notes et des couleurs en utilisant les timbres d’instruments différents.

[7] Cela ne signifie pas que la musique arabe soit anarchique, mais que, faute d’être né au sud de la Méditerranée, une partie du travail nous échappe irrémédiablement.

[8] On comprend à quel point cela interdit la pratique du studio d’enregistrement où le chanteur et ses musiciens (et souvent le chanteur tout seul !) sont enfermés. Je ne crois pas qu’il existe un seul enregistrement d’Oum Kalthoum chantant sans public.

[9] Célèbre sujet de méditation Zen

[10] Je fais une différence entre improviser, qui consiste à changer la mélodie, et faire une variation, qui consiste à ajouter un effet de voix, comme cela se pratiquait en France dans la musique baroque. Je ne suis pas certain que cette différence soit validée par les manuels de musique, mais au moins, on se comprend...

[11] Il est de plus très difficile de trouver des traductions de ses chansons, même en ligne. Le seul livre qui existe à ma connaissance est celui de Samir Mégally L’Egypte chantée - tome 2, édité par l’auteur et en vente à la boutique de L’institut du Monde Arabe.

[12] Je pense aussi que chacun reçoit cette voix suivant son caractère.

[13] D’autant que je préfère d’habitude les voix masculines !


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